Aux abois
Les médiums artistiques de Léa Devenelle sont issus du matériel et des techniques de la chasse et de la cueillette. La méthode principale est celle du recours à la coordination du geste de l’artiste avec l’action de la nature, dans un aller-retour fondé sur l’écoute, l’observation et l’attente. Ce travail est alimenté par des technologies simples, parfois anciennes, et un environnement immédiat plus ou moins coopératif. Léa Devenelle étudie donc certaines formes de l’activité cynégétique comme pourvoyeuses de sens social et de poésie. Au-delà d’une opposition entre la nature et la culture, le lieu est celui où le chasseur, les animaux, les plantes et les artisans s’épanouissent dans des rapports intersubjectifs et empathiques : le phénomène naturel et le savoir-faire se rencontrent fortuitement ou ne se rencontrent pas. En d’autres termes, le modèle est moins celui de la chasse en battue où la rencontre avec l’animal est forcée, que celui de la chasse en affût où la proie et le prédateur ne se croisent que de manière potentielle et contingente. La première se pratique dans le bruit et le mouvement, quand la seconde privilégie l’immobilité et le silence. Ce retournement de perspective sur les idées de civilisation et de domestication est notamment développé par James C. Scott (Homo-domesticus, 2019) qui pointe la complexité, la rapidité et les logiques d’asservissement intrinsèques à ces notions. À rebours de ces caractéristiques emblématiques de la sédentarisation et de la productivité, l’artiste oppose des stratégies de prélèvement, de lenteur et d’apparition. Au sens métaphorique, c’est bien la chasse, et non la prise, qui est le maître mot dans ce travail. Issue d’un milieu rural et forestier, Léa Devenelle entend en étudier les us et les coutumes à travers un prisme artistique : les codes d’un monde s’appliquent à l’autre et inversement. Il s’agit ainsi de mettre en exergue l’aspect proprement plastique de certaines pratiques. À titre d’exemple, le goudron de Norvège - substance noire brillante très odorante utilisée par les chasseurs pour attirer les sangliers - est ici manipulé comme une matière picturale, où la dimension de prédation et de cruauté est engloutie dans une approche esthétique. Ce processus de travail est appliqué par l’artiste à un champ de recherche technique élargi. À partir de l’apprentissage de la tannerie, le recours à des caméras de chasse, l’étude des modes de vie en autoconsommation et la pratique de la récupération et du bricolage, c’est tout un vocabulaire iconographique qui se déploie, comme un système artistique à la fois construit et naturel, jusqu’alors en dormition et ne demandant qu’à être révélé. Il en va, de fait, chez Léa Devenelle, d’une énergie de l’anachronisme. D’un côté, la récente prise de conscience écologique change le regard sur la pratique pluri-séculaire de la chasse, dont on interroge les limites. De l’autre, c’est dans une époque protohistorique que l’artiste puise des formes simples et des actions-peu [1] pour brosser de nouveaux portraits d’une nature dynamique douée de sentiments.
[1] Les actions-peu, créées par l’artiste Boris Achour et réalisées entre 1993 et 1997, sont des interventions anonymes et éphémères réalisées dans l’espace public, le plus souvent avec des éléments trouvés sur place.
Elora Weill-Engerer
Texte issu du catalogue d’exposition «Première», 28e édition, CAC Meymac, 2022.